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Les secrets de famille

Laurence Joseph, psychanalyste : « On a tous des secrets dans les familles, pour autant il n’est pas souhaitable de les garder »

L’autrice de « Nos silences. Apprendre à les écouter » (éditions Autrement) revient sur les mécanismes qui poussent à briser les tabous et non-dits en famille et sur la nécessité de savoir accueillir cette parole pour éviter la reproduction sur d’autres générations.

Laurence Joseph est psychanalyste et psychologue clinicienne à Paris. Pour cette ancienne membre de l’Institut hospitalier de psychanalyse de l’hôpital Sainte-Anne, la question des secrets et de leur dévoilement pose de manière très claire celle du récit de soi et de la vérité dans nos histoires familiales. Elle en veut notamment pour preuve nombre de succès littéraires récents – du Goncourt La Maison vide, de Laurent Mauvignier (Les Editions de Minuit, 2025), à Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon (Sous-sol, 2025).

En quoi le secret est-il constitutif de la famille ?

Il s’agit même d’une des définitions de la famille : la capacité à avoir des secrets autour de la mort, de la maladie, des origines, de la sexualité… On les brise et on recommence sans cesse à en recréer, comme si tout être humain apprenait à se penser avec des failles et des vides. Les secrets sont d’ailleurs présents dans toutes les mythologies gréco-latines, hindoues, nordiques.

Mais, plus que la fabrication des secrets, c’est l’indicible qui est constitutif de notre humanité. Cet indicible est le corollaire de notre obsession pour la pureté. A chaque naissance, on veut offrir à notre enfant un livret de famille parfait et immaculé. On espère ainsi lui éviter toute la barbarie humaine et des fardeaux qui lesteraient son existence. Mais ces silences qu’on voulait éthiques et protecteurs peuvent parfois devenir délétères. On a donc tous des secrets dans les familles, pour autant il n’est pas souhaitable de les garder. Une personne qui a grandi avec un secret dont elle a honte, c’est comme si une partie de son corps était handicapée, paralysée.

Pour moi, le « bon grain », c’est le récit de soi tout prêt, tout beau, avec un arbre généalogique impeccable. La meilleure version des membres de notre famille… Et il y a le « mauvais grain », une espèce de grotte où sont relégués tous les secrets qu’on a laissés de côté. Plus le temps passe, plus ils deviennent incompatibles avec le reste de notre récit. Je vois en consultation des femmes qui voudraient par exemple porter plainte parce qu’elles ont été abusées mais qui me disent : « Je ne veux pas que mes enfants sachent que j’ai été violée. » Il y a des secrets dont on craint qu’ils contaminent tout le reste de la construction. Comme si leur révélation pouvait complètement venir écraser l’existence de quelqu’un. Mais le récit confisqué a parfois des effets beaucoup plus toxiques que le secret lui-même.

Est-ce pour autant souhaitable de révéler tous les secrets ?

La question n’est pas tant ce qu’on a mis dans la grotte, mais la manière dont on vit avec. Quand il n’y a pas de sortie du silence, la vérité s’en trouve neutralisée. On se retrouve dans des familles incapables d’aller vers la vérité. Moi qui travaille beaucoup sur la question des enfants abusés, je vois très bien que le secret peut être instrumentalisé afin que les crimes et les abus se poursuivent. Lever le silence, c’est permettre de sortir de l’omerta.

Le dévoilement peut aussi être une façon de rendre justice et hommage de manière posthume. Je pense à celles et ceux qui ont vécu dans l’ombre avec une maladie psychiatrique, sans jamais se plaindre, et dont on mesure aujourd’hui les souffrances endurées. Cela peut aussi être le cas pour des anciens combattants, des anciens otages… Travailler nos récits familiaux nous permet de transmettre l’histoire de manière plus complète.

Les secrets, qu’ils soient liés aux adultères, aux lignées psychiatriques, à des ancêtres peu recommandables, des enfants morts, issus d’un viol, de fausses couches, des filiations masquées, des incestes… peuvent créer un sentiment de honte plus ou moins fort. Dans une fratrie, par exemple, apprendre qu’on a eu un grand-père collabo, une arrière-grand-mère internée ou une mère adoptée ne touche pas de la même manière. La recherche de vérité va se mettre en route chez certains, d’autres n’en éprouveront pas le besoin.

Ceux qui deviennent des « enquêteurs » sont ceux qui, le plus tôt, ont perçu les indices, les fragilités, les failles de la personne la plus impactée par ce secret. Un nom, une date qu’on va alors découvrir ont pour fonction d’arrêter une sorte d’hémorragie. Chaque élément que l’on aura trouvé sera comme un objet que l’on va enfin pouvoir poser dans une pièce qui était vide. Une pièce qui constituait une partie de nous et qui pouvait donner un sentiment de non-être. Les secrets deviennent alors des réponses à une forme d’errance. Il est très intéressant aussi de constater qu’un secret de famille sur une personne que l’on n’a pas connue peut nous toucher quasiment autant qu’un secret de famille qui concerne notre mère. On se retrouve tout à coup connecté à ses ancêtres.

Quelles sont les conséquences pour les personnes qui dévoilent le secret ? Est-ce que cela les fragilise ou au contraire les renforce ?

La vérité fonctionne comme la foudre : elle va laisser sur nous des stigmates pour toujours. Cette parole crée un avant et un après. Mais les personnes qui brisent le silence vont à nouveau pouvoir croire au langage et à la transmission. Je crois que, à condition que ce secret ne touche pas trop violemment à notre naissance, la révélation peut même nous donner de la force et de l’amplitude. Cela crée des postures d’enquête, décuple l’attention à l’autre, à la fragilité, à la société. C’est aussi la promesse d’une capacité à explorer le négatif, ce qu’on appelle les passions tristes et toutes ces cryptes que nous avons en nous. Si on reprend la métaphore du grain, on est alors plus dans une mosaïque de grains : on intègre dans nos histoires tous ces grains. Participer à la régression des indicibles ne peut qu’agrandir notre potentiel d’humanité.

A une échelle collective, est-on dans un moment de libération de la parole sur les secrets de famille ?

Oui, très clairement. On a de moins en moins peur de nos secrets. Dans les années 1980-1990, le secret de famille est devenu quasiment un concept. Notre génération de psys – celle née dans les années 1980 – travaille la question du récit de soi. Je crois beaucoup à l’exemplarité pour permettre de dire. Avec notamment La Familia grande, de Camille Kouchner [Seuil, 2021], Le Consentement, de Vanessa Springora [Grasset, 2020], ou encore La Nuit au cœur, de Nathacha Appanah [Gallimard, 2025], le récit de la honte devient possible.

Que des personnalités prennent la parole et que leur livre soit primé montre qu’il y a une écoute de ces témoignages. Et un effet domino. A travers ces récits médiatisés, on découvre notre potentialité à porter l’indicible dont on a hérité et à le partager pour que change le rapport à la honte. En cela, l’histoire du mouvement #MeToo est passionnante. Avec ce hashtag, on n’est pas obligé de raconter son histoire, mais on peut se signaler comme héritier d’un secret. On peut juste lever la main en disant : « Moi aussi, je suis porteur d’un secret, je ne peux pas encore le développer car il est trop traumatique, mais je fais partie de cette communauté. »

On peut aussi parler de l’ampleur du travail de la Ciivise [Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants] qui, depuis 2021, s’est déplacée dans toute la France pour créer des cellules de prise de parole. Les salles étaient remplies de personnes de tous les âges qui, pour la première fois, venaient révéler leurs secrets de famille et des dizaines de milliers de témoignages ont été recueillies. Tout cela montre bien que l’on est dans un moment où chacun a envie d’inscrire davantage de vérité dans le récit de soi.

L’écoute est en train de changer. Cependant, la France accuse un certain retard. Particulièrement quant aux secrets de famille qui concernent des violences sexuelles. Je pense notamment au modèle européen Barnahus, un réseau de maisons pour enfants ou adolescents victimes et témoins de violences. En Suède, ces lieux sont présents dans toutes les villes. Quatre pays en Europe n’en ont pas, dont la France. Par ailleurs, pour un enfant français, il est beaucoup plus difficile que dans d’autres pays de révéler des secrets. Avec l’investisseuse Laure Lamm-Coutard, nous sommes d’ailleurs en train de cofonder un centre pour victimes de violences sexuelles, qui devrait ouvrir en septembre 2026.

Alors, que des écrivains, des artistes, des individus qui ont le privilège d’avoir une parole publique parlent et soient entendus, lus par des millions de gens, est une vraie avancée, mais ce mouvement s’éteindra s’il n’y a pas de relais dans les institutions locales, régionales, nationales. L’institutionnalisation de l’accueil de cette parole ne peut être réalisée que par les pouvoirs publics et donc financée. Sans cela, ce n’est pas la peine d’espérer.

Article paru dans le journal Le Monde du 3.01.26

Nos silences Apprendre à les écouter de Laurence Joseph, Editions AUTREMENT

Nous avons tous un répertoire intime de nos silences : les paroles que nous n’avons pas voulu prononcer, celles que nous aurions aimé entendre. Le silence abrite et protège ; il peut tout autant enfermer, humilier. Laurence Joseph nous invite à réfléchir au rôle qu’il occupe dans nos vies. L’écoute, la concentration, le secret, le deuil, la rupture mais aussi les traumatismes, les hontes… chacun peut trouver dans cet essai sensible et poétique une expérience qu’il a éprouvée.
Avec beaucoup de grâce, l’autrice convoque littérature, arts, philosophie, mythologie et expériences universelles du silence pour nous plonger dans ses vices et ses vertus.
  • Les grands mots, Paru le 05/03/2025, Genre : Essais
  • 192 pages – 136 x 211 mm

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